Vendredi 18 décembre 2009
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Les dernières semaines d’actualité ont été difficiles pour Peter Doherty : controverse après son erreur sur l’hymne
allemand, démêlés avec les forces de l’ordre et surtout crise cardiaque. Alors que les médias et les béotiens se focalisent sur ses addictions et ironisent ou fantasment sur ses excès (sans
s’intéresser le moins du monde à sa musique), ses admirateurs manifestent une inquiétude sincère pour sa santé voire pour sa vie.
Dans notre France un peu triste ayant du mal à vibrer avec sincérité,
les gens qui s’intéressent à Doherty sont grosso modo séparables en deux groupes : ceux qui ne connaissent de lui que sa vie dissolue (ces gens là n’avaient sans doute jamais entendu son nom
avant qu’il ne séduise Kate Moss) et, d’autre part, ceux qui admirent sa musique et l’incroyable poésie de ses textes mais déplorent sa consommation de stupéfiants.
Plus jeune, je faisais assez naturellement partie de la deuxième catégorie. Transporté par la musique de The
Libertines, je ne pouvais qu’être attristé par les problèmes de drogue de Doherty qui allaient participer à causer la dissolution du groupe.
J’avais sans doute tort.
On voudrait toujours ne garder que le meilleur et laisser de côté ce qui nous gène. Un bloggeur d’Overblog invitait il
y a peu à laisser des avis et analyses sur Louis-Ferdinand Céline mais en bannissant : « tout sujet à connotation raciste, sexuelle, religieuse, politique »… tâche difficile tant ces thèmes
imprègnent l’œuvre de Céline.
Peter Doherty peut-il être séparé de sa vie de bohème et de ses addictions ? Rien n’est moins sûr. La consommation de
substances illicites s’inscrit dans un cadre plus large de remise en cause de l’idéal bourgeois. Peter Doherty n’a pas toujours été un marginal. Les bien-pensants seraient sans doute étonnés
d’apprendre que le Pete Doherty qu’ils vilipendent fut un élève brillant au lycée. Il aurait pu étudier dans les universités les plus reconnues et s’élancer vers une carrière prestigieuse. Au
lieu de cela il choisit de mener une existence libre dans une Londres fantasmée. Vivant de petits boulots, il se consacre à la musique et à la poésie, partageant ses passions avec ses
amis.
Mais, la drogue n’est pas seulement un moyen de s’extraire du chemin tout tracé que la société ouvre aux individus
brillants, elle crée également une ouverture vers d’autres univers essentiels à la créativité. Est-ce un pur hasard si un si grand nombre de musiciens, depuis les légendes du jazz des années
30-40, jusqu’aux stars du rocks et aux idoles plus récentes, étaient des consommateurs réguliers de stupéfiants (en particulier d’héroïne) ? La drogue peut par exemple favoriser un rapprochement
entre les êtres. Sans aller jusqu’à l’héroïne, l’alcool crée déjà souvent, sur la fin d’une soirée bien arrosée, une promiscuité des âmes et des corps, une sensation de compréhension et de
complicité qu’aucun échange rationnel n’aurait su amener. L’extraordinaire complicité existant parfois sur scène entre Carl Barât et Pete Doherty aurait-elle pu être aussi intense sans la drogue
et les moments de débauche qu’ils avaient partagés ?
Ne jugeons pas Peter Doherty. Il est déjà assez souvent face à la police ou la justice et se passera facilement
de la censure morale de personnes prétendument bien intentionnées. Notre société a contribué à la création de Peter Doherty. Elle peut en être fière.
Nous ne pouvons pas tous mener la même vie, par manque de génie d’une part et aussi simplement parce qu’il faut bien
que des gens mènent une existence fastidieuse pour faire fonctionner le pays (éducation, système de santé, etc. existent grâce aux tâcherons anonymes que nous sommes). Nous crèverons sans plaisir
et sans gloire, peut-être centenaires ou même plus si quelqu’un accepte de payer nos retraites jusque là. Avant ce moment, Peter Doherty nous aura apporté quelques instants d’évasion, nous
laissant entrevoir ce que, dans une autre vie, nous aurions pu être.